Ladre
Le Ladre n'est pas encore perdu. C'est ce qu'il se dit. C'est ce qu'il répète, la nuit, quand la douleur se calme assez pour laisser place aux pensées. Mais quelque part, sous les mots, il sait. Il a vu ce que deviennent les autres. Il a regardé quelqu'un qu'il connaissait traverser cette frontière. Il sait que Le Chancre ne recule pas.
Je sais ce que je suis en train de devenir. Je le sais depuis plus longtemps que je veux bien me l'admettre.
La Transformation
Les êtres affligés par la chancreuse progressent graduellement vers le stade de Ladre sur des périodes pouvant s'étendre sur des mois, voire des années. Les connaissances en arcanes et en médecine ne permettent pas de prédire qui subira cette transformation ni quand elle se produira. Certains portent la maladie longtemps sans basculer. D'autres basculent en quelques semaines. Cette imprévisibilité est l'une des choses les plus difficiles à vivre pour ceux qui sont atteints : l'attente sans horizon, sans signe annonciateur fiable. Ce qui est certain, c'est la direction. Il n'y a pas de guérison documentée. Il n'y a pas de retour. Le Ladre est une créature en transit, un être dont le corps appartient encore à lui-même mais dont l'avenir appartient déjà au Chancre. Chaque matin qui passe est un matin de moins avant que quelque chose en lui cède définitivement.Les gens me demandent comment je vais. Je leur réponds bien. C'est plus simple que d'expliquer que le temps n'a plus la même forme qu'avant.
Ce que ça fait
L'aspect physique est visible et documenté. L'aspect mental l'est beaucoup moins, parce que ceux qui le traversent n'en parlent pas, ou n'en ont plus l'occasion. Ce que les rares témoignages permettent de reconstituer ressemble à ceci : une certitude qui s'installe lentement, plus cruelle que la douleur. Pas la panique. Pas la rage. Quelque chose de plus froid. La conscience progressive que les décisions que l'on prend ont une date d'expiration. Que les liens qu'on entretient vont devenir des poids, puis des souvenirs, puis rien. Que le soi, tel qu'on le connaît, est en train d'être compté.Ce n'est pas la douleur qui est insupportable. C'est de savoir que la douleur finira par s'arrêter, et ce qui vient après.
Les Murmures
Avant le basculement complet, le Cauchemar commence à s'insinuer. Ce n'est pas brutal. Ce n'est pas une voix étrangère qui donne des ordres. C'est plus subtil, et pour cette raison plus difficile à reconnaître. Des pensées qui ne semblent pas tout à fait siennes. Des impulsions qu'on met sur le compte de la fatigue ou de la maladie. Des rêves qui laissent des résidus au réveil, des impressions d'avoir été quelque part, d'avoir entendu quelque chose. Progressivement, le Ladre commence à transmettre ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il sait, sans s'en rendre compte. Le Chancre écoute à travers lui pendant son sommeil. Certains Ladres avancés décrivent des moments de trouble durant lesquels ils ne savent plus si une pensée leur appartient ou vient d'ailleurs. Cette frontière, une fois floue, ne redevient jamais nette.Cette nuit j'ai rêvé de quelque chose que je n'aurais pas dû savoir. Ce matin je me demande si c'était encore moi qui rêvais.
Les Chemins
Face à cette certitude, les Ladres ne réagissent pas tous de la même façon. Trois chemins se dessinent, sans qu'aucun ne mène ailleurs que là où Le Chancre les attend de toute façon. Certains se battent. Ils cherchent des remèdes qui n'existent pas, consultent des guérisseurs qui ne peuvent rien, s'accrochent à leur vie avec une intensité qui fait mal à regarder. Ils restent dans leur communauté, continuent à travailler, à aimer, à fonctionner, jusqu'au moment où ils ne peuvent plus. Ce sont souvent les plus dangereux au moment du basculement, parce que personne n'était préparé à les perdre. D'autres s'effacent. Ils s'éloignent de ceux qu'ils connaissent, d'abord par discrétion, puis par honte, puis parce que le lien avec leur ancienne vie devient trop douloureux à maintenir. Ils meurent seuls, ou presque, quelque part où personne ne les retrouvera avant que ce soit trop tard. D'autres encore se livrent. Consciemment ou non, ils cessent de résister et laissent Le Chancre avancer. Certains le font par épuisement. D'autres par calcul, pensant que l'abandon volontaire leur donnera quelque chose que la résistance ne peut pas leur offrir. Ils ont tort, mais Le Chancre ne leur laisse pas le temps de le réaliser.J'ai choisi de partir avant de devenir un danger. Ce n'est pas du courage. C'est juste la seule chose qui me restait à décider.
Cas Documenté : Ryoh
Ryoh, ancien membre de La Dernière Garde, représente l'un des cas les mieux documentés de progression vers le stade de Ladre au sein d'une organisation organisée. Sa corruption par Le Chancre atteignit un point tel qu'il transmettait des informations à travers le Cauchemar sans en avoir conscience, compromettant sans le savoir les opérations de ses compagnons. Le Chancre brouillait ses pensées, érodait ses jugements, distordait ses loyautés. Lorsque la rupture vint, elle fut totale : il abandonna La Dernière Garde et s'enfonça seul dans les marais, sur un chemin dont personne ne revient intact. Son cas est devenu une référence au sein de la Garde sur les signes à surveiller chez ceux qui ont été exposés à la corruption.Je ne suis plus sûr de savoir où finissent mes pensées et où commencent les siennes. Peut-être que la frontière n'existe plus vraiment.
Ce que le monde en fait
La crainte de l'émergence de hordes de Ladres entraîne des chasses impitoyables contre toute créature présentant des signes physiques de dégénérescence. Des affections simples telles que l'eczéma ou la lèpre sont fréquemment confondues avec le mal que certains cherchent à éliminer. Le bûcher est la méthode la plus répandue, choisie parce qu'elle évite la propagation de la souillure par le sang ou les fluides. D'autres méthodes existent, comme les fosses rocheuses et sèches où l'on précipite les suspects. Ce que personne ne dit, c'est que ces chasses condamnent autant d'innocents que de Ladres réels. Et que celui qui porte la chancreuse, en regardant ce que le monde fait à ceux comme lui, comprend très vite qu'il ne peut compter sur personne d'autre que lui-même. Ce qui achève souvent ce que la maladie avait commencé.Il avait encore toute sa tête quand il est parti. C'est ce qui était le plus difficile à regarder. Il savait exactement ce qu'il faisait et pourquoi.
Liens
- Le Chancre : force dont la progression mène inexorablement au stade de Ladre.
- La Chancreuse : maladie qui précède la transformation.
- Le Cauchemar : espace que le Ladre commence à arpenter involontairement, transmettant des informations à son insu.
- Le Décadent : stade suivant, transformation achevée.
- Ryoh : cas documenté au sein de La Dernière Garde, exemple de progression vers le basculement.
